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B. Lekoalin - BLK 2006™                                                  

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La petite vendeuse de Karité
Nous sommes partis pour Djenné ce matin. Le paysage est très vert. Il faut dire qu’il y a de quoi avec toute l’eau qui tombe. Au bout de 150 Km, nous stoppons derrière une file de voitures. Je descends du 4X4 pour en connaître la cause. Je découvre une violente rivière qui traverse la chaussée sur 50m et vient tourbillonner à travers le village de Fana dont les huttes en pisé s’écroulent les une après les autres. Les maliens s’attroupent devant le spectacle. Aucun ne semble paniquer, ni même triste, c’est comme ça, c’est la saison des pluies. Les femmes profitent de ce regroupement pour vendre des citrons ou des fruits de Karités. Elles les présentent dans des bassines en fer blanc ou en plastique. Une jeune gamine de 14 ans les vend elle, dans une calebasse rafistolée. Je trouve son récipient particulièrement beau et profondément humain. Le Mali est si pauvre qu’on ne jette pas une calebasse cassée qui peut encore servir. Le Mali est si pauvre qu’on ne possède même pas de colle blanche pour la réparer. Je lui propose de lui acheter. Elle est toute heureuse et rit aux éclats en se frappant les genoux. Elle a pulvérisé le chiffre d’affaire de toutes ses aînées et elle pourra en acheter 10 neuves avec cette somme. Le Mali est si pauvre qu’il ne prête pas attention à la beauté.
Je remonte ravi dans le véhicule et nous tentons de passer quand même avec le 4X4. Notre chauffeur fait une erreur de manœuvre et sort de la route. Nous voici bloqués au milieu du courant. On entend pousser des cris. Je vois le flot qui gronde, tourbillonne, frappe les obstacles. Le 4X4 penche dangereusement et je me vois emporté dans le tumulte des eaux qui va cogner les huttes écroulées. Au bout de trois minutes qui me paraissent une éternité, il parvient à remonter en marche arrière sur la chaussée. Nous reprenons notre chemin. Nous dépassons Ségou l’impériale, avec ses maisons coloniales et ses larges rues bordées de tamarins. Sur la route de Djenné en contemplant le paysage de savane où se dressent les arbres sémaphores, les arbres sentinelles, les arbres cathédrales, je comprends pourquoi ce peuple est animiste. C’est un pays habité de présences étranges et familières.
Le passeur du monde
Sangha, accessible uniquement en 4X4 est un regroupement d’une dizaine de petits villages Dogons. Je vais rejoindre Adama qui m’a proposé de venir voir « juste pour le plaisir des yeux » ce qu’il a. Il me reçoit heureux et me conduit dans un petit dédale jusqu’à une pièce obscure où il enferme ses trésors. Des femmes palabrent dans la petite cour en préparant le repas. Il me présente des statuettes Dogons, des portes de silo qui semblent copies conformes de celle que je viens d’étudier sur le grenier d’Oumar. J’aperçois dans la pénombre une arrière salle où sont suspendus quelques masques. Je reste scotché devant un masque Satimbe. «Le masque de la première femme» me précise Adama. Je le prends admiratif. A ma demande, Adama me précise qu’il a été confectionné pour le dernier Hogol à l’occasion du Dama de 1990, les cérémonies du lever de deuil ont lieu tous les deux ou trois ans. Elles réunissent les familles pour célébrer leurs morts. Je suis subjugué mais je sais qu’il ne faut pas que je le laisse paraître. Je lui rends négligemment le Satimbe et feins de m’intéresser aux portes de silo. Je les observe en connaisseur, sort dans la cour pour mieux les examiner mais mon esprit danse avec Ya Sigine. J’avoue que leur prix est beaucoup trop haut. Je m’enquiers avant de partir de celui qu’il veut pour le Satimbe. Je lui dis que c’est trop cher, que c’est dommage qu’on ne puisse pas faire affaire ; je dois bientôt partir et il n’y a pas beaucoup d’acheteurs pendant cette saison des pluies. Je lui propose mon prix ; il est d’accord. Il part fébrilement chercher un grand sac de mil pour l’empaqueter. Mon cœur bat aussi fort que le sien. J’esquisse un pas pour me diriger vers la porte avec Ya Sigine pour la contempler à la lumière du jour. Il me stoppe brusquement :
-«Non, il ne faut pas que les femmes le voient» m’explique-t-il convaincu puis il me tend avec détermination l’ouverture béante du sac. C’est le meilleur certificat d’authenticité qu’il pouvait me donner. Je quitte Adama ensorcelé en emportant ce masque qui cache ses terribles confidences de passeur de monde.
La face rectangulaire du masque séparé par une verticale nasale contraste avec le naturalisme du personnage féminin aux deux bras levés qu’il porte assise sur une chaise. Le masque de La Yasigine (littéralement «la femme du sigi»), considérée comme celui de la sœur aînée des masques, la seule à pouvoir pénétrer dans les lieux où sont dissimulés les masques où seuls les hommes sont autorisés à entrer. La cuiller-calebasse est un attribut de sa fonction.
Le masque La Yasigine est celui de la première femme qui a dépouillé les Andumbulu de leur étrange accoutrement de fibres rouges (les Andumbulu sont les démons qui vivaient sur la terre avant les hommes. Cette sœur des masques a terrorisé les hommes par le port de ce premier masque et de ces premières fibres rouges. Mais les hommes ont compris que ce matériel des andumbulu était un moyen de domination.  Ils lui retirèrent et décidèrent d’en priver définitivement les femmes qui auraient pu sinon transformer les hommes en esclaves. Ce masque comme écrit Griaule «porte en lui un mythe [et] protège de la mort».
Sous la toguna
Les populations Dogon ont construit leurs habitations sous les abris de la falaise en grès rose de Bandiagara. Cet endroit magique appelle le respect. C’est dans ce monde fabuleux, sur le mitan de la falaise, que la terre aurait épousé le ciel ...
Le soleil tape fort. Je me balade dans le village, les petits Dogons m’accompagnent. Sous un soleil sans pitié, mon regard orphelin cherche désespérément matière à s’accrocher à quelque chose. Dans le village, les anciens palabrent sous la toguna tandis que le son mat et sourd des pilons résonne de hutte en hutte comme la pulsation profonde d’un autre siècle. Ils me cèdent ce briquet Dogon constitué d’un morceau de silex, d’un anneau de fer et d’un peu d’amadou.
Le fer, né du feu, m’expliquera le vieil Hogon, rend les étincelles avec lesquelles il est fait quand on le frappe sur un morceau de silex….

 

 

 



Calebasse de Fana
Calebasse H:0.58 - Bambara
(Boucle occidentale du niger), Mali

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Masque Satimbé
MASQUE Bois - H:0.58
Sangha - Mali

 

 

 

 

 

 


Briquet Dogon
Mixte, Cuir, Fer, silex, amadou
H:11 cm L:9 cm - Ireli - Mali

 

Intégrale du carnet de voyage au Mali
(téléchargement au format Pdf -Adobe reader)
 

                         

 

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